Art & Culture

Retour sur l'histoire de la nightlife parisienne, des Speakeasies aux clubs de l'an 2000

L'héritage de la nightlife française a commencé avec les bars clandestins de la guerre, a émergé dans le grand public, est redevenu clandestin et s'est finalement épanoui dans des réjouissances publiques non dissimulées.
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Spectacle de cabaret au Lido en 1975 © Michel Ginfray via Getty Images

1920s - 1940s

Selon Maurice Sachs, écrivain et amateur de la vie nocturne parisienne, les premières salles de danse ont ouvert leurs portes à Paris il y a cent ans, en 1921. Pendant la Première Guerre mondiale, les soirées mondaines et les bals n'étaient pas considérés comme appropriés pour les jeunes femmes, mais la boîte de nuit n'a pas tardé à faire son apparition. Jusque-là, les bals populaires se tenaient à Montmartre ou Montparnasse pour les bourgeois et les aristocrates, mais la salle de danse a inauguré une nouvelle ère dans laquelle les femmes pouvaient s'aventurer seules et sans jugement en toute sécurité. Sachs écrit dans la décennie de l'Illusion : Paris 1918-1928 : "Un vrai dancing a des murs laqués de rouge, des lanternes orange et bleues ; un clair-obscur et des mains pressées ; à gauche, un orchestre de tango, à droite, un groupe de jazz : piano, trombone, saxophone, batterie et cymbales en coquillage." En 1925, on compte plus d'une centaine de ces établissements répartis dans la capitale. Le Perroquet, Chez Florence, Florida, Gaya, Bricktop et Delli's ne sont que quelques noms aujourd'hui oubliés. Il ne reste plus que Maxim's et Le Boeuf sur le Toit, ce dernier ayant été récemment restauré par le designer Alexis Mabille. Grâce à sa popularité auprès de l'avant-garde parisienne, notamment le poète Jean Cocteau, Le Boeuf reste un symbole des années folles. Les années d'entre-deux-guerres marquent la période des grands bals surréalistes d'Etienne de Beaumont ou de Charles de Noailles dans leur hôtel près de la place des États-Unis. 

Ce Paris en pleine effervescence dansante était aussi débauché que l'époque post-révolutionnaire du XVIIIe siècle, lorsque les proches de ceux qui avaient perdu la vie sous la guillotine pendant le règne de la Terreur organisaient des bals de victimes. C'était l'époque des bordels les plus somptueux, où les hommes - et aussi les couples - venaient finir la nuit avec des femmes et du champagne coulant à flot. Les noms de ces établissements sont restés célèbres : Le Sphinx, Le Chabanais et Le One-Two-Two, tristement célèbre pour avoir servi d'antenne à la Gestapo pendant l'occupation allemande de la Seconde Guerre mondiale. 

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Soirée dansante à Paris en 1931. Illustration tirée du livre "Paris" publié par Ernest Flammarion © The Print Collector ; Carte postale française ancienne faisant la publicité de la salle de bal Bullier vers 1900 © Paul Popper ; Marie-Hélène de Rothschild et le peintre espagnol Salvador Dali arrivant au Lido en 1973 © Patrice Picot ; Spectacle au Lido en 1931 © Gamma- Keystone ; Danse au Zellie en 1929 © Bettmann

Après la guerre, la vie nocturne parisienne devient souterraine. Même après que les soldats américains aient cessé de faire retentir leurs sirènes de raid aérien, les zazous du Tabou ou du Caveau des Lorientais ont l'habitude de se cacher dans les caves, et le sous-sol se met à résonner au son du Bebop américain. A l'époque, il n'y a pas de sonorisation. Même les micros, ancêtres des platines, sont rares. Le violon est rapidement remplacé par un groupe - souvent l'écrivain et musicien Boris Vian ou le clarinettiste de jazz Claude Luter - sur une petite scène, et des corps en mouvement, parmi lesquels Marc Doelnitz, Anne Marie Casalis, Juliette Greco et Michel de Ré.

Ce mouvement souterrain a commencé le 11 avril 1947 au 33 rue Dauphine. Les propriétaires de Tabou ont invité la clientèle du Café de Flore après la fermeture du célèbre café à minuit. La chanteuse Juliette Greco, qui avait laissé tomber son manteau dans la cave, découvre le sous-sol et s'arrange avec les propriétaires pour le louer comme local de répétition. C'est ainsi qu'est née la première boîte de nuit parisienne. 

1950s – 1970s

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Barney Wilen et Juliette Greco © Ullstein Bild via Getty Images

Les années 1950 sont marquées par le règne de Jean Castel et de Régine Zylberberg. C'est au Palais Royal que Régine ouvre son premier club, Le Whisky à Gogo. Elle s'installe ensuite sur la rive gauche et ouvre le Jimmy's à Saint-Germain, puis à Montparnasse avec le New Jimmy's, qui devient emblématique de la vie nocturne parisienne. Avec l'établissement de Jean Castel, rue Princesse, le couple attire une clientèle internationale : des stars du cinéma américain, des rockers anglais, des mannequins glamour, mais aussi les Windsor (à qui Régine apprend à danser le twist), Jacqueline Onassis et le Shah d'Iran. Mais ce sont les habitués, perchés sur le grand canapé à l'entrée du New Jimmy's ou sur les banquettes du Castel qui sont l'âme de ces lieux : Sagan et sa bande, Annabelle Buffet, David de Rothschild, Philippe Junot, l'acteur Jean Pierre Cassel, les mannequins de Catherine Harlé, les call-girls de Chez Claude. Au Castel, Alain Delon flirte avec Nathalie Barthélémy, qui deviendra sa femme, tandis qu'à quelques pas de là, la future Bianca Jagger danse avec son partenaire du moment, le producteur de disques Eddie Barclay. Non loin de là, David Niven, Andy Warhol et Eddie Sedgwick se mélangent. Au New Jimmy's, les soirées se terminent à l'aube dans l'appartement de Régine, au-dessus du club, où la foule se régale de ses fameuses boulettes de viande pour absorber tout l'alcool.

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Mick Jagger et Bianca Jaggerat chez Castel en 1977 © Bertrand Rindoff Petroff via Getty Images

Dans les années 1970, la jet-set prend le relais de la haute société, ce qui n'est pas étonnant puisque c'est aussi le début du mouvement de libération sexuelle. Les clubs gays de la ville, autrefois cantonnés au quartier du Palais Royal ou aux quartiers difficiles de Pigalle, s'installent dans la rue Sainte-Anne ou sur l'avenue de l'Opéra. Le plus célèbre était Le Sept, dirigé par Fabrice Emaer, un ancien coiffeur. Le Sept a accueilli tout le monde, d'Yves Saint Laurent à Karl Lagerfeld et leurs entourages respectifs. En 1978, Emaer ouvre la plus grande folie parisienne, Le Palace, qui deviendra la version française du Studio 54 de New York. 

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Marisa Berenson en 1978 © Jean-Claude Francolon via Getty Images

Inauguré par un concert hors norme de Grace Jones, avec notamment une interprétation de "La Vie en Rose" chantée du haut d'une Harley Davidson rose, le Palace attire une foule branchée et éclectique, dont la reine du punk Edwige Belmore, Louis Aragon, Madame Grès, et des personnalités comme Loulou de la Falaise et Thadée Klossowski. Le Palace a apporté un tout nouveau niveau de glamour à la scène nocturne et a vu se produire les Talking Heads, les B-52's et Prince.

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La princesse Caroline et Phillipe Junot vers 1977 © Sonia Moskowitz via Getty Images

1980s – 2020s

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© Getty Images

Au Palace, se tiennent les derniers grands bals parisiens avant la Haute Couture, et Christian Dior les relance pour la fashion week. À la même époque, Fabrice Coat reprend un ancien bain public situé près des Halles et crée les premiers Bains Douches, que l'on compare au Mudd Club de New York. Au début des années 80, les Bains Douches sont connus pour leur clientèle issue du show-business et leur appétit pour la cocaïne. 

Les rockers et les punks font la navette entre le Gibus, dans le quartier de Paris République, et La Main Bleue, un repaire au sous-sol de l'hôtel de ville de Montreuil, où se mêlent des clients vêtus en cuir noir et où l'on danse sur la musique de Serge Kruger.

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Karl Lagerfeld, Anjelica Huston et Catherine Deneuve © Getty Images

Dans les années 80, Le Palace se modernise et devient Le Privilège, et Les Bains Douches deviennent Les Bains. Les branchés de la ville se retrouvent au Tango, au Rose Bonbon, à l'Opéra Night et au Royal, un lieu situé non loin de l'Olympia. La Main Jaune est le lieu des amateurs de patins à roulettes et de Mezcal. C'est le moment de la musique reggae-salsa qui sera bientôt suivie par le rap au Globo et les rave parties dans les endroits abandonnés de la ville. 

Les DJs sont rapidement devenus des superstars avec des résidences dans des clubs spécifiques. David Guetta fait tourner les platines du Chance, qui deviendra plus tard le Moloko. Pendant ce temps, Marthe Lagache et Franck Chevalier (le mari de Nina Hagen) ouvrent le club le plus amusant et le plus éclectique de la fin des années 80 : le Zoopsie à Bobino. Sur les Champs-Élysées, plusieurs endroits chics pour les riches et célèbres ouvrent leurs portes, où l'acteur Anthony Delon défile avec ses petites amies, dont la princesse Stéphanie de Monaco

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© Getty Images

Les années 90 ont été dominées par le club Queen, qui était charmant sinon un peu vulgaire. Il y avait aussi l'inoubliable LaScala. Pendant ce temps, Cathy Guetta récupère l'indestructible Le Bains Douches, tandis que Régine se retrouve au Palace, déserté.

Le nouveau millénaire s'ouvre sur une bonne surprise : LeBaron, un ancien bordel de l'avenue Marceau, a été réinventé par le graphiste devenu impresario de la vie nocturne André Saraiva. Saraiva, Olivier Zahm de Purple Magazine et l'homme d'affaires Jean Yves Le Fur ouvriront par la suite le Montana, rue Saint Benoit, dynamisant ainsi le quartier de Saint Germain.

Quant aux années 2020, la décennie commence bien avec Cicciolina et Serpent à Plume, chez Maitre Binoche, et Place des Vosges. Ces lieux vont se réinventer après le couvre-feu de l'ère pandémique qui a permis à Paris de replonger dans ses comportements de l'époque de la prohibition, avec l'ouverture de bars clandestins exclusifs et d'hôtels baignés de champagne. Les nuits de velours sont à nouveau souterraines.

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Thierry Mugler, Edwige Belmore et Jean Paul Gaultier aux Bains Douches en 1990. © Foc Kan via Getty Images

Article issu du numéro célébrant le centenaire de L'OFFICIEL, disponible en kiosque.

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