Hommes

Cedric Engels : rencontre avec la moitié de l'ex duo de DJ Hermanos Inglesos

Hymne d'un monde en pleine révolution, la musique se réinvente sur tous les fronts. Mesures et démesures en quatre temps, de Bruxelles à Dour en passant par Gand.
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© Justin Paquay

"Je m'appelle Cedric et j'aime la musique." Ça semble un peu simpliste, mais c’est comme ça. Le producteur Cedric Engels, cofondateur de Sonhouse, aborde la musique avec un enthousiasme enfantin qui ne l’a jamais quitté. Il a commencé à mixer à l'âge de douze ans juste pour impressionner en vain une fille, a atteint des sommets dès son plus jeune âge en tant que moitié du duo de DJ Hermanos Inglesos et est à la tête depuis dix ans de Sonhouse, la toute première agence entièrement dédiée au son en Belgique. Rencontre avec un fanatique de musique qui s’efforce de mener une vie harmonieuse entre beats électros massifs, soft jazz et cris d'enfants – "D'ailleurs, c’est ce dernier son qui produit le plus d'impact sur un corps humain."

"J’ai intégré l'aventure Hermanos Inglesos à treize ans avec mon frère Didier. De dix ans mon aîné, il avait beaucoup plus d'ambition et de potentiel que moi, qui rêvais vaguement de devenir DJ. À mes 16 ans, nous avions joué dans tous les festivals belges, du Pukkelpop à Tomorrowland, et nous étions impatients de partir à l'étranger. Nous avons alors tourné un peu partout, et décroché une place de DJ résidents au Culture Club à Gand. Mes parents ont bien sûr paniqué : deux fils dans le monde de la nuit, dont un mineur qui, techniquement, aurait dû être en internat à Bruges. Parfois, je faisais le mur le soir pour aller mixer, mais le lendemain, j'étais toujours en classe à 8 heures. C'était le deal : tant que j'avais de bonnes notes, je pouvais m’adonner à mon "hobby" de DJ. À 23 ans, je suis allé à Londres pour étudier la musique. J'y suis resté, j'ai commencé à travailler pour un label, avant de lancer ma propre agence de production sonore, Roundhouse. C'est allé vite, peut-être un peu trop vite. Hermanos Inglesos a encore pris plus d'ampleur, notre EP "Side Effects" a très bien marché en Amérique latine, j'ai reçu une proposition intéressante du label, et simultanément de la Belgique, l'entreprise familiale d’une part, et de l’autre une relation de plus en plus sérieuse m’ont tendu les bras. Dans la foulée, je me suis senti un peu perdu : étais-je un artiste, un producteur, un entrepreneur, un père de famille ? J'ai donc mis Hermanos Inglesos au frigo pour une période indéterminée pour me concentrer à 100% sur la construction de Roundhouse. C'est une décision que j'ai prise la mort dans l’âme, mais par la suite, je n’ai jamais regretté d’avoir écouté mon intuition, malgré les doutes. Depuis, une femme et deux enfants ont fait leur apparition dans ma vie, et l'entreprise est devenue Sonhouse, une agence qui développe l’identité sonore pour des marques, ainsi que pour le cinéma et la télévision."

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"Des entreprises de ce genre existaient depuis un certain à l'étranger, mais en Belgique, c’était un domaine inexploré. Le terme d'identité sonore ne disait rien ici. Le pouvoir et l'importance du son sont si souvent sous-estimés. S’il est agréable, on ne le remarque pas la plupart du temps, mais à l'inverse, rien n'est plus gênant qu'un son dérangeant. Un radiateur qui fait tic-tac, un marteau-piqueur ou un bébé qui crie peuvent vraiment générer du stress, mais d'un autre côté, nous ne réalisons pas toujours que certains sons, comme les ondes Alpha, font des merveilles pour l'esprit, favorisent la concentration, libèrent certaines émotions, etc. En Belgique, je me sens parfois comme un prédicateur qui fait du prosélytisme. Au début, une grande partie de mon travail consistait à sensibiliser les gens au son, j'ai même écrit un livre sur ce sujet ! Le bon son peut constituer la cerise sur le gâteau d’une expérience et les marques commencent enfin à le comprendre. Le public est devenu plus critique et veut de l'authenticité : se forger une image avec le premier jingle venu ou une mélodie libre de droits ne suffit tout simplement plus. L'histoire d'une marque doit être authentique au niveau auditif également. Pour illustrer le pouvoir d'une identité sonore, j'aime faire référence à Coolblue : trois notes et tout le monde sait de quoi il s'agit." 

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"Comment traduire l’histoire d’un film, ou même d’une marque, en musique ? La conversion d’événements et d’émotions en sons peut se faire sur une base scientifique. Des études ont montré que certains paramètres musicaux comme le tempo, la mélodie, le rythme, l'instrumentation, etc. sont directement liés aux émotions. Nous estimons ce dont nous avons besoin et ensuite, je commence à construire des ponts : je monte une sorte de groupe de compositeurs et de musiciens, auquel peuvent venir s’ajouter des voix, pour créer le paysage sonore parfait. Par exemple, je peux très bien associer un musicien que j’ai vu jour dans un café à Gand et un producteur que je connais depuis mes années de DJ. Nous les briefons sur le tempo et le son mais pour le reste, ils ont carte blanche. Je crois fermement à la human touch : on peut faire une musique parfaite en se basant sur la théorie et les algorithmes informatiques mais pour moi, tout ne peut pas se résumer à une combinaison stratégique de 1 et de 0. Pour faire quelque chose de vraiment génial, il faut de la créativité et de l'intuition. Aucun algorithme ne peut rivaliser avec la créativité humaine."

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© Justin Paquay

"J'assume plusieurs rôles et en général ça me plaît : parfois je fais moi-même la musique, à d’autres moments j'endosse un rôle de supervision et, l'instant d'après, me voilà manager. Ces temps-ci, la scène me manque plus que jamais. Je pense que ça a un rapport avec le yin et le yang : si on est trop à l'intérieur, on a envie de sortir, au sens propre comme au figuré. Au cours des confinements successifs, j'ai ressenti le besoin de faire de la musique pour moi, pour la première fois depuis longtemps. J'ai aménagé mon studio à Gand et j'y vais maintenant tous les week-ends pendant la sieste de mes fils pour bidouiller pendant quelques heures. C'est un plaisir de m'avoir comme client... J'ai beaucoup écrit l'année dernière ; vu les circonstances, le live n’est pas à l’ordre du jour mais après toute cette crise, il faudra que je refasse de la scène pour m’épanouir. Ce sera peut-être sous le nom Hermanos Inglesos, ou peut-être simplement sous le pseudo De Hermano. La forme n'a pas d'importance pour moi, mais je ressens en ce moment un besoin irrépressible de performer à nouveau."

La Belgique est une marque très forte en matière de mode, de musique, d'art et de créativité. Nous parvenons toujours à produire quelque chose d’unique, avec ce petit plus qui fait des étincelles à l'étranger. Et nous sommes particulièrement doués pour rester modestes.

"Dans mon travail, j’ai affaire à des interlocuteurs issus de différents univers : l'industrie de la musique classique, le monde des labels et celui de la vie nocturne, mais aussi le musicien solitaire qui fuit les paillettes et le glamour. La scène musicale belge s'est énormément développée ces dernières années. Tout est devenu plus accessible, aujourd'hui un passionné de musique peut faire et partager de la musique avec un iPhone. Il en résulte un excès de l’offre et une certaine pacotille, mais aussi un sacré défi créatif : pour se démarquer, les artistes doivent faire preuve d’originalité. Le secteur est plus compétitif que jamais, ce qui place la barre encore plus haut. De même, il n'y a plus de genres, ou plutôt, tous les genres se mélangent. Avant, l'électro, le rock, le rap ou la techno étaient populaires, par vagues successives. Aujourd’hui, nous sommes inondés de toutes parts. Je crois fermement à l'ADN belge, quel que soit le genre. La Belgique est une marque très forte en matière de mode, de musique, d'art et de créativité. Nous parvenons toujours à produire quelque chose d’unique, avec ce petit plus qui fait des étincelles à l'étranger. Et nous sommes particulièrement doués pour rester modestes. On sent vraiment qu’il y a quelque chose de spécial ici, il suffit de penser à Angèle, Lous & The Yakuza, Charlotte Adigéry ou Balthazar. Donc aucune raison de faire preuve de modestie."

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"L'industrie de la musique a été frappée de plein fouet par la crise du Corona, mais en même temps, comme dans d'autres secteurs créatifs, nous savons faire preuve de résilience : il y a un instinct de survie, une envie permanente de créer quelque chose de nouveau. David Bowie est un excellent exemple : il est toujours resté fidèle à lui-même, mais il s'est aussi constamment réinventé – une année en tant que Ziggy Stardust, la suivante en tant que Thin White Duke. J'ai aussi profité des défis de l'année écoulée pour faire évoluer Sonhouse. Nous avons développé un nouveau département spécialement dédié aux collaborations avec le monde de la mode. Comment sonne une collection de Dries Van Noten, comment accompagne-t-on un défilé ? Ce secteur est également en pleine effervescence et de nombreux projets créatifs, notamment virtuels, voient le jour. C'est passionnant de prendre part à ce processus, que ce soit en développant un livestream en ligne pour présenter une collection, en concevant le paysage sonore d'un monde imaginaire ou en cherchant comment téléporter un quatuor de pianos dans un monde virtuel. Je pense que tout le monde commence à prendre conscience du pouvoir de l’expérience, y compris dans sa dimension sonore, et selon moi, c'est une évolution positive. "

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"La déformation professionnelle dont je souffre a ses bons et ses mauvais côtés. Par exemple, je ne peux m'empêcher de penser à un paysage sonore lorsque je reçois des gens chez moi. Quelle est l'ambiance que je veux créer, quand le silence est-il préférable, et quelle place doit prendre le son ? Pour moi, c'est comme un bon tableau : si on veut, on peut analyser la musique en détail, mais on peut tout aussi bien la voir comme un petit plus qui rend une pièce plus agréable sans prendre trop de place. Quand ma femme était enceinte, je faisais écouter tous les jours à mon futur fils un disque d'Eefje de Visser. Bébé, il pleurait beaucoup, j'ai souvent mis cette musique pour qu’il se calme, et ça marchait. Si les enfants sont un peu trop excités, je laisse le chant des oiseaux résonner dans la maison. Ça renvoie à notre évolution en tant qu’êtres humains, car lorsque les oiseaux chantent, on n’a pas à craindre l'arrivée d'un dinosaure, d'un tsunami ou même de Trump. Les oiseaux nous détendent, c’est du moins comme ça que ça marche pour ma progéniture."

J'ai beaucoup écrit l'année dernière ; vu les circonstances, le live n’est pas à l’ordre du jour mais après toute cette crise, il faudra que je refasse de la scène pour m’épanouir.

"Ce qui m'a le plus manqué cette année, ce sont bien sûr les performances live. Sans vouloir en faire trop, je pense que les vibrations sont la base de notre être. Notre existence même est née du Big Bang, d’un énorme amas de vibrations, et tout dans notre vie est basé sur celles-ci et sur la façon dont nous les ressentons. Quand on dit qu’on a de "bonnes vibes" avec quelqu'un, il faut prendre l’expression au pied de la lettre ; c’est quelque chose qu’on ressent. Regarder un spectacle live sur un grand écran à la maison n'est qu'une expérience plate, en 2D. Mais si nous nous rassemblons dans un espace où toutes les vibes sont bonnes, au sens propre comme au figuré, les émotions et le bonheur créés peuvent être partagés. Je crois en l'accélération numérique et aux nouveaux concepts comme un Tomorrowland virtuel ou certains projets de VR, mais je sais aussi que nous devons continuer à clamer haut et fort l'importance des rencontres physiques pour vivre la musique en un même lieu. C'est le seul moyen de se sentir vraiment connectés les uns aux autres, de ne faire qu'un en étant littéralement sur la même longueur d'onde. C’est ce que j’appelle des good vibes."

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