Hommes

Rencontre avec Frenetik, la relève du rap belge

Hymne d'un monde en pleine révolution, la musique se réinvente sur tous les fronts. Mesures et démesures en quatre temps, de Bruxelles à Dour en passant par Gand.
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© Justin Paquay

À 22 ans, ce jeune Bruxellois est la nouvelle révélation du rap belge. Preuve de son talent et de sa singularité, son passage chez “Colors” compte à ce jour plus de 2,4 millions de vues sur YouTube. Entre son premier EP “Brouillon”, la dédicace de Damso sur son track “BPM”, sa prestation bluffante de son titre “Infrarouge” chez Colors, et le chef-d’œuvre de son clip “Chaos”, l'artiste à la plume précise et au flow explosif présente aujourd’hui son tout premier projet : “Jeu de couleurs”. Un regard noir et lucide sur la vie mais aussi plein d’ambition pour l’avenir. Rencontre.

"Ado, j’allais à l’école à Ixelles alors que j’habitais Evere. Ma mère avait déjà compris qu’il ne fallait pas me mettre en classe avec les potes du quartier. Disons que j’avais certaines difficultés à me concentrer. Je suis l’ainé d’une fratrie de cinq garçons. Depuis toujours, je me sens différent. Comme je le scande dans le morceau “Virus BX-19” : “Ma mère perd le Nord quand le conseiller d’orientation lui dit que son fils est à l’Ouest". Alors, mes parents m’ont fait voir des psys. Comme un téléphone qu’on envoie en réparation quand il bugge. Je savais au fond de moi que je n’étais pas fou mais j’aurais pu le devenir si je n’avais pas eu la musique dans ma vie. À partir de mes 15 ans, je passais tout mon temps en studio."

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© Justin Paquay

"Je faisais encore des conneries, mais moins du coup. (rires) Je suis surtout devenu un drogué de musique. J’étais prêt à tout pour vivre de ma passion. Au pire comme au meilleur. Aujourd’hui, c’est fou ce que c’est agréable de faire ce que j’aime sans me mettre en danger. Même si demain, tout devait s’arrêter, je ne regrette rien. Dans la vie, on sait qu’on ne doit pas faire certaines choses, mais on les fait quand même. Ça fait partie du jeu. L’important ce n’est pas la destination, mais la façon d’y arriver. Ce qui se passe pour moi en ce moment, cet engouement pour ma musique, c’est l’aboutissement de beaucoup de travail. En vrai, ça fait plus de dix ans que je rappe partout dans Bruxelles. Je sais mieux que n’importe qui que c’est difficile de percer. Et puis un jour, les choses se mettent. Mon projet d’EP “Brouillon” est sorti pendant le premier confinement. Le morceau “Virus BX-19” et son clip ont été remarqués et puis tout s’est enchaîné. Ça peut paraître surprenant, mais je pense que cette année de pandémie est la meilleure chose qui me soit arrivée. C’était comme si le temps s’était arrêté. L’occasion de réfléchir à ce que j’avais déjà fait et de travailler sur ce que je voulais encore faire. Une période riche même si on est privé de concerts. Partager sa musique avec un public, c’est vital pour un artiste. Cet été, je devais faire les gros festivals comme les Ardentes ou Dour... Avant la pandémie, j’ai le souvenir d’un concert en particulier où un ado s’était planté devant moi. Il connaissait toutes les paroles par cœur. Je l’ai fait monter sur scène. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte de l’impact qu’on pouvait avoir en tant qu’artiste. Dans la vie, je fais très attention à ce que je dis, à ce que je dégage et représente. Dans ma musique, c’est pareil. Chaque mot a sa raison d’être."

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© Justin Paquay

"Le rap, c’est mon langage. Une manière comme une autre de faire passer des messages. Je compose la plupart des textes dans ma tête. Ma musique parle de ce que j’ai sur le cœur, de mes émotions. Mon téléphone me sert de pense-bête. Depuis le premier confinement, j’ai l’impression que les messages dans la musique sont moins “vides” qu’avant. Il y a cinq ans, j’ai écrit un morceau qui s’appelait “Trafic” et qui parle des bavures policières. Après le drame de George Floyd, les gens s’y intéressent enfin ! Moi je connais ça depuis toujours. Dans un texte que j’ai écrit récemment, je dis : “Ils ont attendu bavures et règlements de compte pour se rendre compte que depuis toujours la vie des noirs compte”. Je crois que le rap est en train de retrouver une certaine sincérité et une force de combat dans les textes et l’engagement. À l’image de Freeze Corleone ou Nahir, de plus en plus de rappeurs veulent transmettre des messages percutants. Si un jour je devais devenir un rappeur de référence pour la jeune génération, j’ai envie qu’on me respecte parce que je suis vrai et engagé. Mon écriture est souvent décrite comme brutale, violente et ténébreuse. C’est vrai que j’ai eu beaucoup de noirceur dans ma vie mais en réalité je suis quelqu’un de plutôt cool, gentil et positif. Avant, j’avais du mal à maitriser mes émotions. J’étais en colère tout le temps. Maintenant, je peux te faire des morceaux chauds comme “La Matrice” ou “Trafic” et puis switcher pour faire des sons plus conscients qui joueront sur les doubles sens. J’arrive à prendre du recul. À analyser mon travail. Je ne fais pas des clips pour impressionner ou parce qu’il faut en faire, mais pour donner une plus-value à un morceau. Après une sortie, j’essaye de me faire oublier pour revenir en force avec quelque chose de solide. Le plus important, c’est de ne jamais oublier d’où on vient. C’est pour ça que j’ai besoin de faire des “retours en arrière”. De me rappeler les galères. Être confortable et serein, c’est aussi courir le risque de se perdre, de n’avoir plus rien à défendre. C’est important de garder la hargne des débuts. Je n’ai pas envie de changer. J’ai juste envie d’évoluer. En même temps, j’ai aussi appris qu’il faut de l’ambition et un peu d’arrogance pour y arriver. Quand je prends le micro, je suis et je veux être le meilleur. Pas le choix ! Si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre. Être entouré d’autres rappeurs nourrit une rivalité qui te rend meilleur. Ça te donne envie de faire mieux que les autres. Ça te tire vers le haut. C’est cette dynamique-là qu’on entretient au sein de mon groupe Elengi Ya Trafic et sur la scène rap bruxelloise en général. Les histoires de rivalités à la Booba, c’est pas trop le délire. C’est aussi la mentalité de notre label Jeunes Boss dont le leitmotiv est : Jeunes Boss fait toujours ce qu’il faut, donc tout le monde veut savoir ce qu’il fait. On dit toujours que mélanger le business et les sentiments, ce n’est pas bon. Le but de mon équipe, c’est de grandir ensemble. Mon manager, c’est mon frère. On partage tout. La journée, on est sérieux. On bosse. Le soir, c’est mon meilleur ami. Je pense que c’est une des raisons de notre succès. On a réussi à créer une vraie famille. Ici, avec le label Jeunes Boss Records, à Paris avec le label Blue Sky. Son boss Sacha Lussamaki (ex-Universal et Def Jam France dont la réputation le précède), c’est le grand frère que je n’ai jamais eu. J’ai en lui une confiance absolue. Même chose avec le label Epic (filiale de Sony Music Entertainment) et Pauline Duarte à sa tête, la “maman du rap”. En France, ils nous regardent, nous, les artistes belges. Et en Belgique, on regarde toujours Paris comme l’étape incontournable pour percer... La vérité, c’est qu’aujourd’hui, il n’y a plus de règle. Avant, on attendait que les Français reconnaissent nos talents pour les écouter. Maintenant, les jeunes écoutent du belge, ici mais aussi à Paris ! Notre secret ? À Bruxelles, la ville est tellement petite que tu ne peux pas te permettre de faire comme ton voisin. Tu dois d’office avoir ta propre identité, ton style et te démarquer. Donc c’est normal qu’on se dise à l’étranger : waouh, tous ces mecs sont chauds ! Moi, tout ce que je veux, c’est faire de la bonne musique. Le succès, je n’en ai jamais vraiment voulu. Ça me fait même peur... Je n’ai pas envie de rentrer chez moi un jour et que mes proches me regardent différemment. C’est compliqué de voir le regard des autres sur toi changer... Même si je pense qu’il faut passer par là pour devenir un leader - quand je dis leader, je pense à quelqu’un qui a une vision, qui donne une direction. Quand on me dit que je suis le nouveau Damso, je réponds toujours que je suis le nouveau Frenetik. C’est du lourd d’être comparé à un artiste qui a un tel parcours. Mais je garde les pieds sur terre. Je reste humble, sauf quand je vais chercher mon frère à l’école... Là, je suis Tupac ! (rires) Je crée le mythe en débarquant avec ma grosse caisse et tous mes potes, je fais rêver les gamins et je leur montre que c’est possible ! Même si je ne cache pas que suis aussi passé par des moments très sombres..."

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© Justin Paquay

"Aujourd’hui, quand j’entends ma mère chanter fièrement mes morceaux, c’est une revanche sur les années de galère... Ma mère, c’est soit une sorcière, soit elle travaille avec le “mec d’en haut”. Elle sent et pressent tout. Elle m’a transmis sa foi, celle qui m’a permis de croire en moi. Tout ce dont j’ai rêvé petit est arrivé. La musique a été mon plus grand tuteur. Bien plus que l’école encore. Sans la musique, je serais sans doute mort !"

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