Mode

Pierre Cardin et Simon Porte Jacquemus nous parlent de l'évolution de la mode française

Rencontre avec deux créateurs français visionnaires incarnant le passé et l'avenir : le légendaire Pierre Cardin et le bien-aimé Simon Porte Jacquemus, qui se sont exprimés sur la mode, la liberté et le succès.
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Un groupe de mannequins portent la collection 1968 de Pierre Cardin.

Nous nous retrouvons en Provence, confortablement installés au Café de Sade, en compagnie de Pierre Cardin, 98 ans, propriétaire des lieux et toujours doyen actif de la mode française, et à ses côtés, Simon Porte Jacquemus, 30 ans, jeune et au top de sa carrière, revendiquant avec ardeur l'influence du maître. Ce qui les réunit, aujourd'hui et dans le temps, c'est une volonté de créer tout en vivant dans des mondes séparés, avec une capacité rebelle à s'émanciper en contournant les chemins précédemment tracés.

En dehors de leurs mondes, les deux hommes ressemblent beaucoup au château haut perché de Lacoste : une ponctuation de pierre ciselée érigée par le légendaire marquis de Sade, à la fois refuge et nid d'aigle sur le vaste domaine, dominant le paysage avec une vue imprenable sur le massif du Lubéron. Cardin a acheté la propriété, ainsi qu'une grande partie du village escarpé accroché au flanc de la colline. Aujourd'hui, en venant nous saluer, il est sorti de sa tanière conduit par son chauffeur, comme s'il traversait les couloirs du temps en calèche : passant d'un donjon médiéval au royaume ultra contemporain.

Confinement oblige, en ces temps d'incertitude, gestes de barrière et distanciation sociale ; la présence des hommes, presque côte à côte, démontre littéralement le lien entre l'âge d'or de la couture et le flambeau vacillant du futur.

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Pierre Cardin. Simon Porte Jacquemus.

PAMELA GOLBIN : Il est rare de voir l'aîné et le cadet des créateurs de mode discuter ensemble lors d'un déjeuner d'été...

PIERRE CARDIN : J'ai aussi été jeune ! Je ne suis pas né vieux. Saluons la jeunesse ! Et santé à la nouvelle créativité !

SIMON PORTE JACQUEMUS : A la vôtre !

PG : C'est inhabituel à Paris : vous êtes tous les deux indépendants, à la tête de vos propres maisons de couture.

PC : Je l'ai toujours été. Je n'ai jamais eu de patron. J'avais l'argent pour le faire. Je n'avais pas besoin d'aide.

SPJ : Pour moi, c'était par choix. Je n'avais peut-être pas l'argent, mais je ne voulais pas faire partie d'une grande entreprise. Les chèques ne m'intéressent pas. J'ai dit non à toutes les marques et à toutes les propositions financières.

PG : Pour l'instant ?

SPJ : Non, c'est un choix conscient. J'aime ma liberté, je suis très bien comme ça. Le plus grand défi pour un designer est de rester libre. J'ai toujours considéré cela comme une indépendance vitale.

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Le final du défilé Jacquemus printemps-été 2016.

PG : Et cette liberté vous oblige toujours à repousser les limites et à ouvrir de nouvelles portes ?

PC : J'en ai ouvert des prisons (rires) ! C'est une blague bien sûr, car je suis tributaire de toutes les responsabilités qui découlent de l'emploi de centaines de personnes. J'ai toujours gardé les problèmes pour moi. Les joies, le bonheur et les fêtes étaient pour les autres.

SPJ : J'ai toujours partagé la positivité pour que l'énergie de la marque rayonne sur les autres. Donc je comprends.

PG : Est-il difficile d'être à la fois la force créative et le PDG d'une entreprise ?

PC : Oui, mais certains sont capables des deux, ce qui est effectivement mon cas (rires).

SPJ : Je suis d'accord, et il est important de trouver un équilibre. Le matin, je m'occupe des responsabilités financières et mes après-midi sont consacrés à la création. On ne peut pas vivre dans une bulle tout le temps. Il faut être dans le monde réel.

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Un dessin de Pierre Cardin de 1968.

PG : Certaines décisions artistiques sont-elles prises pour des raisons financières ?

SPJ : Non. Tout doit avoir un sens sans oublier le côté humain. Je ne vais pas organiser un défilé en trois semaines parce que j'en ai envie. Je pense à mon équipe et à la durabilité de ce que je fais.

PG : Comment définiriez-vous le succès ?

SPJ : Je considère mon équipe comme ma plus grande réussite. Être copié est aussi une forme moderne de succès. Lorsque vous êtes imité par toutes les marques de "fast fashion", cela signifie que vous avez un style particulier que les gens veulent acheter et porter.

PG : Lorsque vous avez commencé tous les deux, avez-vous pensé à une femme en particulier, ou plutôt à un univers ?

PC : Ni à une femme ni à un univers. Plutôt à une forme, un volume. Une idée, une silhouette. Portable, surtout portable.

SPJ : Je préfère souvent penser à une idée générale, un récit ou une histoire avec un titre, comme Jean-Luc Godard avec son film Le Mépris. C'est très français de raconter une histoire et de rester proche de personnages très réels. J'avais une obsession pour les femmes depuis ma jeunesse, mais elle était liée à une femme en particulier : ma mère, qui a gardé son nom de jeune fille, Jacquemus, et qui est au cœur de ma marque.

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Deux looks de la collection Jacquemus printemps-été 2017 présentée à Marseille.

PG : Vous avez récemment lancé des vêtements pour hommes ?

SPJ : Oui, parce que je voulais aussi raconter des histoires sur les hommes. Au début, la création de vêtements féminins s'est faite très facilement, presque spontanément. Mais pour la mode masculine, j'avais besoin de plus de temps pour comprendre quelle histoire je voulais raconter.

PG : Diriez-vous que vous êtes compétitif ? Avez-vous une activité ou un sport préféré ?

PC : Non. Pour moi, c'est le travail, le travail, le travail.

SPJ : C'est très moderne de dire ça en anglais : work, work, work ! Nous le disons toujours au sein de mon équipe.

"Le style se développe en une marque, la mode est éphémère !" - Pierre Cardin

PG : M. Cardin, vous venez d'avoir une exposition rétrospective de votre travail au Brooklyn Museum. Que pensez-vous de l'exposition de vos créations dans les musées ?

PC : Eh bien, tout d'abord, c'est la reconnaissance de mon travail, et aussi cela a montré le comment et le pourquoi derrière le fait de devenir Pierre Cardin. Ce n'est pas un hasard, vous savez. C'est un travail sans fin, des responsabilités stressantes et une forte personnalité. Il faut se créer une identité personnelle.

PG : Quant à vous, Simon, je sais que vous gardez soigneusement vos collections.

SPJ : Oui, j'ai gardé un double de tout, plus les archives. C'est important, mais il est beaucoup trop tôt pour faire une exposition. Je n'ai que 30 ans. Je n'y pense pas vraiment, même si les conserver, c'est en quelque sorte l'avoir à l'esprit. Quand j'étais plus jeune, je rêvais d'être un grand couturier, mais aujourd'hui, je veux juste faire les choses d'une manière belle et simple, être conscient de ce qui se passe autour de moi tout en restant fidèle et proche de mes clients. C'est mon plus grand objectif et aussi ma plus grande satisfaction. Je conçois mes collections de A à Z, de la simple ceinture à la robe ou au manteau. C'est moi qui suis derrière tout, de manière sincère et honnête. C'est ce qui me rend heureux dans ma vie.

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Collection Jacquemus printemps-été 2018 "La Bomba". Défilé Jacquemus printemps-été 2019 en Provence.

PG : Vous avez séjourné dans l'une des célèbres demeures de M. Cardin, le Palais Bulles, conçu par l'architecte hugarien Antii Lovag, à Théoule-sur-Mer [dans le sud de la France]...

SPJ : C'était incroyable, un rêve devenu réalité. En fait, j'en suis fan depuis des années. Dans mon esthétique, je ne sais pas comment l'expliquer... c'est une de mes références préférées.

PC : Oh oui, c'est une sculpture vivante. C'est assez magique.

PG : Avez-vous été surpris par ses volumes architecturaux uniques ?

SPJ : C'était absolument parfait. Il y avait même des céramiques de Picasso. Je suis obsédé par l'œuvre de Matisse et de Picasso. Il était meublé de tant de pièces emblématiques du design, dont une lampe que j'aime beaucoup. Tant d'objets que j'aime vraiment et qui vous font aussi vous sentir bien là-bas.

PG : Pouvez-vous nous parler des célèbres couturières d'après-guerre avec lesquelles vous avez passé du temps ?

PC : J'ai connu Dior avant qu'il ne fonde sa maison de Haute Couture, alors qu'il était encore antiquaire. Il était plutôt timide.

PG : Contrairement à Balmain, qui était...

PC : C'était un playboy !

PG : Et Cristobal Balenciaga ?

PC : Oui, je le connaissais, mais il était toujours très discret, presque trop.

SPJ : Monsieur Cardin, si je me souviens bien, vous m'avez dit que M. Dior a rêvé toute sa vie d'être Balenciaga.

PC : Exactement. Il m'a dit un jour : "J'aurais aimé être Balenciaga."

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Un portrait de Cardin des années 60.

PG : Et Chanel...

PC : Oh... Je préfère ne pas parler d'elle. Elle était jalouse de moi. J'étais extrêmement beau, jeune et talentueux. Et elle était... et bien d'un certain âge...

SPJ : Ah, la jalousie dans la mode, c'est très dur.

PC : Elle disait toujours : "Qui est ce jeune homme ? Quel est son nom ?" Même si je la rencontrais plus de 20 fois et que nous nous asseyions l'un à côté de l'autre à chaque dîner. De toute façon, elle ne disait que des choses terribles sur les gens. Jalouse et méchante...

SPJ : Tout ce que je ne voudrais jamais être.

PC : ...mais elle avait un grand sens de l'humour.

SPJ : Quand j'avais 20 ans et que je commençais, j'ai souvent vu des regards méchants lors de fêtes et de cocktails des générations précédentes. Je me suis toujours dit que je ferais exactement le contraire, que je tendrais la main aux jeunes créateurs et que je les soutiendrais, comme je le fais avec Ludovic [de Saint Sernin]. Je refuse de dépenser mon énergie en pensant qu'ils vont prendre ma place. Si je perds mon avantage, je n'ai que moi-même à blâmer et pas un nouveau designer qui a faim de succès.

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Pierre Cardin au travail dans son atelier dans les années 70.

PC : Quelle est la situation à Paris ? Y a-t-il des jeunes comme vous en ce moment ?

SPJ : Je pense qu'il y a eu beaucoup plus de jeunes designers intéressants ces derniers temps. Quand j'ai commencé il y a dix ans, nous étions très peu nombreux. Paris était un peu endormi, mais la situation a changé pour le mieux et les choses bougent.

PG : Le sens de la camaraderie est-il difficile dans cette industrie ?

PC : Il y a toujours eu de la jalousie. André Courrèges et moi étions amis. Il avait beaucoup de talent. Vraiment talentueux !

SPJ : Oui, ses dessins sont magnifiques ! Moi aussi, j'aime Courrèges. C'est une de mes plus grandes inspirations. Courrèges et vous.

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Un design Pierre Cardin de 1992.

PC : Qu'est-ce qui vous a inspiré dans son travail ?

SPJ : L'ingéniosité de ses couleurs et de ses formes. Son travail était vraiment primitif, un peu comme Picasso. Il y a quelque chose de naïf qui m'a tout de suite parlé.

PC : Il avait du style.

PG : Pour vous, est-il préférable d'être à la mode ou d'avoir du style ?

PC : Avoir du style, évidemment ! Le style se développe en une marque. La mode est éphémère !

"Je conçois mes collections de A à Z... C'est moi qui suis derrière tout, de manière sincère et honnête. C'est ce qui me rend heureux dans ma vie." - Simon Porte Jacquemus

PG : M. Cardin, quel conseil donneriez-vous à Simon ?

PC : De travailler en silence, et de ne pas écouter les autres. Ecoutez votre propre conscience. Si vous comptez sur les autres, vous ne réussirez pas.

PG : Simon semble avoir déjà réalisé tout cela.

PC : Oui, bien sûr ! Mais il doit continuer. Commencer, c'est la partie facile.

SPJ : Cela fait seulement 10 ans !

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Un look Pierre Cardin de 1966.

PG : Simon, quelle question souhaitez-vous poser à M. Cardin ?

SPJ : Avec le recul, y a-t-il quelque chose que vous changeriez ?

PC (chantant Edith Piaf, "Non, je ne regrette rien") : Non ! Pas de regrets !

SPJ (riant) : Je n'en attendais pas moins de vous, M. Cardin !

PC (riant et chantant) : Non ! Je n'aurai pas de regrets !

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