Mode

Anthony Vaccarello, entre courbe ascendante et magie des lignes

Depuis 2016, Anthony Vaccarello perpétue et réinvente le succès de la maison Saint Laurent, historiquement dédiée à une féminité assertive et libérée.
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© Collier Schorr

Yves Saint Laurent a soutenu la cause féminine en rendant obsolète les carcans sociaux de son époque. Sa maison de couture a démocratisé et glamourisé une subversion culturelle en prenant la mode pour langage, désormais portée haut par Anthony Vaccarello.

Dans un secteur en pleine tourmente, Saint Laurent, deuxième maison du groupe Kering, continue sa progression, avec plus de deux milliards d'euros de ventes en 2019. Le secret de cet engouement ? Une séduction élégante et décomplexée, ainsi que des pièces éloquentes, réalisées grâce au meilleur savoir-faire. Pour l’automne prochain, la collection nous compose une silhouette à la carrure affirmée, révèle à dessein l’envoûtement des échancrures, et emballe notre enthousiasme dans des pièces vernies et vinyles d’amazones modernes. Équipées pour jongler avec les questions de l’époque, puisqu’elles en ont posé la plupart. Pour (re)découvrir les origines de cette passion qui a changé les règles, Betty Catroux, double féminin, muse et amie d’Yves Saint Laurent, proche aujourd’hui d’Anthony Vaccarello, a offert à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent plusieurs centaines de ses silhouettes iconiques, morceaux d’histoire et parcelles de sa vie, qui seront dévoilées lors d’une exposition mémoire – et miroir.

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© David Sims

L’écriture en courbes féminines

La dualité a toujours double-filé l’esprit Saint Laurent, entre androgynie sensualisée et luxe nonchalant. Le Musée Yves Saint Laurent Paris a donc baptisé sa nouvelle exposition Féminin Singulier, pour un désir pluriel. Sahariennes, jumpsuits, trench-coats, l’emblématique tailleur-pantalon, autant de messages subtils pour une évolution sociétale perpétuelle, indissociables de la silhouette de Betty Catroux, sont mis en perspective jusqu’au 11 octobre 2020.

En 1968, Yves Saint Laurent, subjugué par l’aisance de sa muse à hybrider le masculin-féminin, disait d’elle au magazine Women’s Wear Daily : "Elle est parfaite dans mes vêtements. Juste ce que j’aime. Longue, longue, longue.Anthony Vaccarello abonde dans le sens de son prédécesseur : "Elle est Saint Laurent comme elle respire. Son allure, son mystère, son côté subversif, un danger insaisissable, désirable, presque palpable, tout ce qui fait l’aura de cette maison, on en comprend l’ampleur quand on rencontre Betty." Le créateur a reçu carte blanche pour sélectionner parmi les donations de la it-lady – la plus chic des nuits parisiennes – une cinquantaine de pièces qui incarnent le mieux l’identité de la marque et son héritage. Betty raconte leur première rencontre : "C’était il y a trois ans lors de l’inauguration du Musée Yves Saint Laurent à Marrakech. Nous avons eu un coup de séduction fabuleux ! Or la séduction, n’est-ce pas la base de Saint Laurent ? J’adore son attitude si élégante. Il a tout compris de l’esprit Saint Laurent."

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© Steven Meisel

Oran, Bruxelles, Paris

La patte Saint Laurent d’Anthony Vaccarello, pour celle qui a fréquenté les deux hommes et leur univers ? "J’adore son attitude, elle m’a beaucoup touchée. Il a une vraie élégance, une allure merveilleuse. Il a très bien capté cette ambiance Saint Laurent, cette espèce de mystère. Cette façon de voir les femmes." Une intuition intime des aspirations contemporaines de la féminité, que le Belge traduit en collections festives, finalement intemporelles, fidèles à l’identité de la maison et très progressistes à la fois. Betty Catroux souligne qu’Anthony l’a totalement cernée : "Il a sélectionné les pièces mieux que je ne l’aurais fait. C’est lui qui, sur les 300 modèles dont j’ai fait don à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, a choisi les 45 qui me correspondaient le plus. Je ne me suis donc mêlée de rien. La preuve, j’ai découvert l’exposition le jour du vernissage !Anthony Vaccarello a perçu la dimension émotionnelle de chaque silhouette, et sa force prescriptrice. Un style qui rencontre sa propre signature, chic et sharp, avec des coupes et découpes précises.

Dès sa nomination à la direction artistique de la maison, il s’est glissé dans la fonction avec une posture discrète propre aux designers belges : "Ça toujours été branché d'être belge à Paris : les Français aiment notre côté simple et sérieux. Une certaine forme d'humilité. On est moins dans les clichés, ça plaît."

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© Saint Laurent

Vers les sommets (celui de la Tour Eiffel, en l’occurrence)

Saint Laurent défile chaque saison au pied de la Tour Eiffel, qui semble s’illuminer à 20h précises pour les collections qui célèbrent la fête et le plaisir. Se parer, faire trembler la piste de danse, et le monde tout autour. La nouvelle collection a déroulé un catwalk tout en rondeur pour des modèles tranchants, éclairés par des poursuites de théâtre, pour scénographier la vraie vie. Le point fort de cet hiver ? Les codes de la veste d’homme détournés en sensualité conquérante sur des femmes prêtes à gagner la bataille de l’influence. Il l’assume, Anthony Vaccarello a voulu revisiter la sage élégance trop bourgeoise du Saint Laurent des années 90. La femme Saint Laurent se revendique sulfureuse, latex le jour, cachemire la nuit, ou le contraire, et les deux à midi. Tons francs, couleurs et tissus d’archives (violet néon et pied-de-poule), motifs panthère ou pois qui répondent au vinyle, l’œil est aux aguets, le cœur en pulsations. La cuisse, galbée. Le créateur traduit ce clash de sexyness, toujours ancré dans une élégance sans fioritures : "J’ai voulu retrouver cet équilibre ou tension qui définit la modernité du style Saint Laurent, entre la maîtrise de la rigueur et l’abandon du plaisir. Saint Laurent, c’est la nécessité de l’élégance et la perversité. L’une sans l’autre ne serait que bourgeoisie ou vulgarité. M. Saint Laurent avait une vision très particulière de la bourgeoise. Presque un rejet de celle-ci. C’est cette tension qui m’a stimulé cette saison et m’a donné envie de me détacher de ces codes trop conventionnels. Saint Laurent, c’est un danger."

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© Saint Laurent

La femme "fatale"

Au sens du latin fatum, le destin. Anthony Vaccarello est un de ces designers du Nord dont l’univers créatif a grandi à la lumière des codes latins. Il a cependant été formé à Bruxelles : "Je voulais absolument intégrer La Cambre. Déjà, parce que je suis fondamentalement bruxellois. En plus, à la fin des années 90, on parlait beaucoup d'Olivier Theyskens qui en sortait. Il me fascinait, notamment parce qu'il habillait Madonna, dont j'étais fan. En 1999, j'ai assisté au show de l'école, et la collection de Laetitia Crahay m'a rendu dingue par sa justesse." Après La Cambre – qu’il a dû présenter deux fois pour être accepté, car sur les conseils de Tony Delcampe, directeur du département Stylisme, il a préalablement suivi les cours de Design Textile/Tissage/Tapisserie à l'Académie des Beaux-Arts de Tournai –, le jeune créateur a fait ses premiers pas dans la mode chez Fendi à Rome auprès de Karl Lagerfeld : "C'est là que j'ai réellement pris conscience que la mode, ce n'est pas que des croquis et de la recherche. Les vêtements ça se porte, et ça doit se vendre. J'ai compris les réalités d'un studio de création avec Karl."

Plus tard en 2014, Donatella Versace lui a confié les rênes de Versus, petite sœur de Versace. Tandis que cette marque a commencé à verser plus dans le "Vacca" que dans le "Versa", la collection a marqué une nouvelle étape dans le succès. Comme Yves Saint Laurent, des femmes au tempérament trempé ont soutenu et propulsé son parcours : Lou Doillon, Charlotte Gainsbourg, Caroline de Maigret, ou Anja Rubik, super activiste féministe et écologiste. "Les muses, ça fait partie du jeu. Je ne recherche d'ailleurs pas les célébrités à tout prix. L'essentiel est que je comprenne bien une femme pour l'habiller."

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© Saint Laurent

Une griffe renouvelée

C’est comme une patte, mais en plus affûté. Chaque saison, Anthony Vaccarello réinvente Saint Laurent, tout en lui rendant un hommage précis. La mode, c’est son langage : "Si tu n'as pas le feu sacré, il faut faire autre chose." Les fans de la maison sont accros, et une nouvelle génération découvre le pouvoir d’une séduction évoluée et maîtrisée. Déjà au début de sa carrière, le créateur était lucide à propos de l’indispensable accord des talents, et de la nécessité d’un perfectionnisme constant : "Le succès, ce n'est jamais un coup de chance. Moi, j'ai fait les bonnes rencontres. Il faut être ouvert au moindre signe, saisir les opportunités. Rien n’est aléatoire. Il faut en avoir envie, surtout." Alors, chaque silhouette devient un fantasme vestimentaire. Avec cette conscience, comment Betty Catroux a-t-elle pu se séparer de centaines de pièces ? "Pour être honnête, j’étais aussi très contente de me débarrasser du passé, tous ces vêtements me déprimaient. Ils sont magnifiques, certes, mais ils ne me concernent plus. En les donnant, j’ai rajeuni de vingt ans !" Et nous y gagnerons, chacune, un enseignement.

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