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Bienvenue au Fife Arms hôtel, ou l'Ecosse fantasmée

Conçu comme une expérience artistique hors norme, l’hôtel The Fife Arms, en plein cœur des Highlands, offre une vision kaléidoscopique de l’Écosse : une Écosse rêvée, fantasmée, célébrée avec une force peu commune par ses propriétaires.
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On la surnomme la “route de la Reine.” Depuis la ville d’Aberdeen jusqu’au milieu du parc naturel des Cairngorms, dans les Highlands, elle longe la Dee, une rivière tumultueuse d’un gris-bleu minéral qui tire son nom du mot “déesse” et prend ses sources en une multitude de veines dans les hautes terres pour aller plonger dans la mer du Nord. La balade d’une heure et demie en voiture en ce jour d’automne se transforme facilement en rêverie, à travers des paysages dignes des contes de Grimm : forêts de pins ou de bouleaux, landes rouges de fougères, petites fermes archétypales en cubes de granit gris, larges étendues vert émeraude avec, en pointillés blancs, des moutons à têtes noires. Au-delà, bien au-delà du regard, des lacs, des collines et des montagnes à perte de vue. En arrivant aux abords du petit village de Braemar, on imagine parfaitement pourquoi le prince Albert a acheté, en 1852, Balmoral en cadeau pour la reine Victoria, sa jeune épouse, un refuge loin du monde, au cœur d’une splendeur sauvage, aujourd’hui résidence d’été chère au cœur d’Élisabeth II et du prince Charles.

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GENÈSE D’UN RÊVE

Ce même coup de cœur, les fondateurs de Hauser & Wirth, Manuela et Iwan Wirth, l’ont éprouvé il y a quelques années en visitant les Cairngorms. Possédant une des plus importantes galeries d’art au monde, basée à Zurich, Londres, Los Angeles, Hong Kong et New York, le couple avait déjà installé une fondation novatrice dans le Somerset et cherchait un lieu en Écosse. C’est dans le village de Braemar (500 habitants) qu’ils ont trouvé la perle rare. À l’origine, un pavillon de chasse appartenant au duc de Fife construit à la fin du xixe par l’architecte écossais Alexander Marshall Mackenzie, The Fife Arms est devenu au fur et à mesure des décennies et des agrandissements un peu anarchiques, un hôtel sinistre presque tombé à l’abandon. Les Wirth ont vu dans cette coquille quasi-vide tout un monde à réinventer et ont confié le travail à l’agence Moxon Architects, la décoration intérieure à Russell Sage et à son équipe aidés de deux historiens d’art engagés sur le projet à plein temps. Au terme de quatre ans de rénovations  et de perfectionnisme fou, le résultat est l’extraordinaire accomplissement d’une vision totale, celle de l’Écosse, mais aussi de sa culture, à travers l’art ancien et contemporain, impliquant la protection de la nature environnante, l’artisanat et les produits locaux, et l’amour de toute une communauté, isolée dans les Highlands. À part l’atypique Colombe d’Or en France, aucun hôtel au monde ne recèle autant d’œuvres d’art d’une qualité exceptionnelle que le Fife Arms. De plus, une immense collection d’art écossais, de curiosités et de petits trésors peuplent les chambres, les recoins de couloirs, les salons, les escaliers de ce labyrinthe. Au total, 16 000 œuvres d’art et antiquités se mêlent pour devenir un fantasme absolu de l’Écosse et du style victorien, un paradis Arts and Crafts. Les 46 chambres, toutes différentes, décorées avec un soin et amour extraordinaires, se regroupent en cinq thématiques : Scottish Culture (avec les spectaculaires chambres Lord Byron ou The Jacobite Risings), Victoriana (toutes évoquant la reine avec John Brown, Sharp the dog – son chien préféré – et Prince Albert), The Royal Suites, Nature and Poetry, ou The Croft (inspirées par les créatures magiques, les histoires de fées et scènes folkloriques). Chaque thème possède son petit carnet d’inspiration magnifiquement composé, à emporter. Dans les chambres comme dans le reste de l’hôtel, il règne un certain humour dans la juxtaposition des œuvres modernes ou anciennes. Dans la bibliothèque tendue de papier peint William Morris et ornée de grouses et de chouettes empaillées, une reine Victoria en cire, en habit de deuil brodé de jais (achetée à Madame Tussauds) regarde par la fenêtre une araignée géante de Louise Bourgeois (Spider, 1994) qui la guette depuis le patio. Le gothique à son paroxysme. Ce dialogue parfois risqué mais toujours réussi entre différentes cultures livre une vision particulière de l’Écosse.

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RÊVES D’ARTISTES

Manuela et Iwan Wirth ont poussé un cran plus loin le concept en commandant des œuvres à des artistes de tous les continents. Dans le salon où trône le tableau de Picasso Mousquetaire assis (1967), l’artiste chinois Zhang Enli, inspiré par les agates que l’on trouve dans la région et les couleurs du paysage, a peint le plafond de couleurs produisant un effet presque hallucinogène. L’Argentin Guillermo Kuitca a, lui, couvert les murs de la salle à manger d’une fresque “cubistoïde” évoquant les roches de la rivière tumultueuse qui longe l’hôtel, The Clunie, qui se jette dans la Dee à Braemar. Elle se marie étrangement bien avec l’immense Brueghel le Jeune représentant une kermesse de village qui surplombe les tables, ou l’Aigle noir, de Gerhard Richter, accroché près d’une fenêtre. Le lobby est surplombé d’un lustre de bois de cerf néons flashy conçu par l’Américain Richard Jackson qui semble amuser un portrait de la reine Élisabeth II. Dans une salle pour festin privé, l’indien Subodh Gupta a imaginé un immense lustre composé de cruches, de pichets argentés et de lumières, qui parle aussi bien des fêtes indiennes que de la légendaire convivialité écossaise. Le blason de l’hôtel – un cerf avec des ailes – a, lui, été conçu par l’artiste James Prosek en écho à l’aquarelle suspendue dans l’entrée, peinte par la reine Victoria en 1874 et représentant une tête de cerf tué par son fidèle garde-chasse (et amant ?) John Brown. Parfois, sur les murs et les habits des employés de l’hôtel (les hommes sont en kilt évidemment), on trouve le tweed du duc de Fife, traditionnel dans le village, et un tartan écossais créé spécialement pour The Fife Arms par l’artiste Araminta Campbell. Un artiste-poète en résidence, Alec Finlay, a imaginé une carte qui couvre un mur entier et a écrit un livre somme, Gathering, sur la toponymie des lieux dans la réserve naturelle des Cairngorms, traduisant les centaines de noms du gaélique en un chant de poète inspiré par la faune, la flore et la culture populaire. Un plaisir de marcheur érudit mais aussi une ode à la nature alentour dans les landes, les bois, près des torrents, sous le vent, dans les bruyères : partout où souffle l’esprit du lieu.

EXPÉRIENCE DU RÊVE

Vivre quelques jours au Fife Arms, c’est se plonger dans un rêve gothique, arpenter des intérieurs dignes de The Crown, entrer dans une ère victorienne telle que l’imagineraient Tim Burton ou Hayao Miyazaki, des cinéastes enclins à nous faire vivre un perpétuel émerveillement. C’est aussi une expérience qui ravit l’âme devant tant de créativité, de gentillesse, de trésors et de surprises. Ainsi, on peut prendre un afternoon tea plus que parfait avec des confitures de fruits rouges récoltés dans les landes et des scones tièdes sous un Picasso magnifique. Se perdre dans un escalier caché, orné d’une centaine de trophées de chasse, des cerfs, koudous et gazelles. Écouter après un dîner savoureux le piano fantôme du Californien Mark Bradford jouer du Queen ou du Elton John, assis sous le portrait de la fille aînée de Lucian Freud, Annie (1962). Se réchauffer après une balade près d’une cheminée unique, dont les sculptures en bois noir retracent les poèmes, chers au cœur de tous les Écossais, écrits par Robert Burns, surnommé “Le Barde”. Les deux fameux chiens en conversation imaginés par Burns sur le fronton font d’ailleurs écho à Bruno et Yoko, les chiens d’Iwan et Manuela Wirth, sculptés sur l’escalier principal. Déguster un cocktail fou au bar de style Art déco Elsa Schiaparelli (qui a souvent visité le village) sous une boule disco géante, contemplant un Hans Bellmer au titre énigmatique, Nous suivons à pas lents (1937), un Picabia ou des photos de Man Ray. Savourer sous le Brueghel les gibiers ou canards sauvages au raisin rouge muscat concoctés avec amour par le chef du restaurant The Clunie, Timothy Kensett, et servis par une équipe dévouée, ou un joyeux fish and chips au pub The Flying Stag avec les habitants de Braemar. On peut enfin marcher dans les landes avec des guides de randonnée pour tous niveaux, la meilleure façon d’embrasser les incroyables paysages des Highlands. Si l’on est un enfant dans l’âme, on peut même faire des chasses au trésor dans la lande, imaginées par l’hôtel en hommage à Robert L. Stevenson qui  a écrit L’Île au trésor dans une maison toute proche. Impossible de partir du Fife Arms et des Cairngorms sans ensuite faire siens ces vers éternels du poète Robert Burns : “Mon cœur est dans les Highlands, d’ici il est loin, Mon cœur est dans les Highlands à chasser le daim ; À chasser le daim libre, à courir la biche, Mon cœur est dans les Highlands, partout où je suis.”

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