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Bauer : l’histoire sans fin d'un des hôtels les plus emblématiques de Venise

Avec sa façade byzantine qui semble dominer le Grand Canal et son esprit rococo qui incarne à lui seul le style de la Cité des Doges, il fait figure d’icône. Mais loin de s’endormir sur son prestigieux passé, l’hôtel se réinvente sans cesse, avec la volonté de continuer à traverser les âges.
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On la dit, chaque année, tombée aux mains de la foule qui l’inonde. Pourtant, Venise, dont Thomas Mann écrivait déjà qu’elle était à la fois conte de fées et piège à touristes, se tient, fière comme le campanile de sa place Saint-Marc, au milieu des clichés qu’elle entretient sans rougir. Et c’est en son cœur que se trouve le Bauer, hôtel plus que centenaire. C’est dans l’une de ses suites, côté Palazzo, que Donald Sutherland et Julie Christie se lançaient dans une des scènes d’amour les plus controversées du cinéma des 70s. C’est là, aussi, dans les canapés en velours de son bar, que Jackie Kennedy et Marilyn Monroe venaient traîner après dîner. Et c’est sur sa terrasse surplombant le Grand Canal que Lady Gaga s’affichait, tête renversée et sourire extatique, lors du dernier Venice Film Festival. Le Bauer, icône d’une ville affichant une des plus fortes concentrations d’hôtels de luxe au monde, n’a, a priori, plus grand-chose à prouver. Il aurait pu s’enfoncer, depuis des décennies, dans la désuétude charmante du pur style vénitien, se reposer, enfin, sur une réputation largement acquise et sur la foule que brasse chaque soir son Settimo Cielo, rooftop le plus haut de Venise donnant sur Santa Maria della Salute. Il aurait pu. Mais Francesca Bortolotto Possati, héritière et businesswoman impressionnante, a transformé l’établissement familial en véritable galaxie vénitienne. Et prouvé que le poids de la tradition est aussi un tremplin vers l’avenir.

L’ART EN HÉRITAGE

Situé dans un bâtiment XVIIIe sur le Campo San Moisè, entre la place Saint-Marc et le Grand Canal, le Bauer-Grünwald ouvre ses portes en 1880, après le mariage du jeune entrepreneur autrichien Julius Grünwald et de la fille de Mr Bauer, influent directeur de l’Hôtel de la Ville. Il devient, avec son bar, sa table et ses 200 chambres, le point de ralliement de la haute société locale. Repris par les héritiers Grünwald, l’endroit vivote jusqu’en 1930, avant que le constructeur naval Arnaldo Bennati n’en fasse l’acquisition et entame une rénovation qui durera dix ans. En 1949, le nouveau Bauer affiche une façade gothico-byzantine et se dote d’une aile conçue dans le style Art-déco. Mr Bennati y ajoute le chauffage central et l’air conditionné – une première à Venise – et inaugure son Settimo Cielo, terrasse nichée au 7e étage et qui n’a, depuis, jamais été dépassée. Ministres, familles royales et intellectuels prennent leurs quartiers dans les salons rococo, dans les chambres 1930 avec vue sur Santa Maria della Salute et au club Arlecchino, bientôt rejoints par le Tout-Hollywood.

En 1997, c’est à Francesca Bortolotto Possati, petite-fille d’Arnaldo Bennati, que revient la direction du lieu. Fidèle à la tradition familiale, Francesca (seule directrice d’hôtel à Venise), ferme le Bauer pendant deux ans. Il affichera désormais deux identités : l’une 1930, hommage à l’âge d’or du Bauer, et l’autre néoclassique qui réunit tout ce que l’on vient encore chercher à Venise, avec son mobilier d’époque, ses murs damassés et sa vue sur le Grand Canal.

GRANDEUR ET DÉCADENCE

Dans une ville où le rococo domine sans partage depuis des siècles, Francesca Borlotto Possati assume de ne pas trop bousculer la tradition. Jacquards de soie et moulures baroques recouvrent les murs des 135 chambres et des 58 suites que compte l’hôtel, décorées pour la plupart dans le mobilier vénitien qu’on aime, avec ses commodes laquées, ses chinoiseries, ses abats-jours écrans, ses assises crapauds et ses têtes de lit capitonnées. Un ensemble si cohérent que rien ne semble avoir bougé d’ici depuis des siècles, témoin de l’amour que porte Francesca à sa ville natale. Et pour pousser plus loin la nostalgie d’une Cité des Doges en pleine décadence, on choisira la Suite Royale, 100 mètres carrés de terrazzo à fresques et de stucs d’origine, où descendirent Elizabeth Taylor, Al Pacino ou encore Charles et Camilla qui s’y offrirent un dîner privé.

Pour les autres, c’est chez De Pisis qu’il faudra s’installer. La table du Bauer, installée côté Palazzo, complète sans faute de goût l’expérience vénitienne. Dans l’assiette, du poisson frais et des primi bien orchestrés, du minestrone tradi aux très mondains cacio e pepe. On peut aussi monter au Settimo Cielo pour dominer Venise le temps d’un verre et d’un snaking, ou se lover dans un fauteuil club au B Bar, et y apercevoir, un soir d’hiver, une célébrité descendue incognito.

LOIN DE LA FOULE

Havre de paix salutaire dans une Cité des Doges toujours bondée, le Bauer Palladio, acquisition plus récente du groupe, se niche sur la lagune de la Giudecca, juste en face de l’établissement historique et à quelques minutes de Riva ou de Vaporetto. Plus intime avec ses 58 chambres et 21 suites, il prend des airs de résidence d’artiste presque confidentielle, baignant dans une ambiance boudoir, où les teintes poudrées s’allient à des panneaux floraux XIXe, des soies délicates et la lumière tamisée des lustres Murano. D’autres propositions, plus récentes, présentent un dépouillement monastique, hommage à l’histoire du lieu, un couvent xvie signé de l’architecte Andrea Palladio, tête de file de la Renaissance italienne. Mais on se rend surtout au Palladio pour son spa, réputé comme le plus spacieux de la ville, couru pour son accès aux jardins et pour son salon donnant de plain-pied sur le Grand Canal, avec vue carte postale sur le campanile de la basilique Saint-Marc. On y réservera un bain de lait et pétales de rose, un soin à la vapeur micro-moléculaire mais surtout, lorsque le temps le permet, un massage au milieu des glycines du jardin. Une atmosphère de maison de campagne dont peuvent aussi jouir les guests du Bauer Hotel, qui offre des navettes pour venir profiter du spa ou de l’Ulivo, la table installée dans la cour du couvent, qui sert de mars à octobre les meilleurs spaghettis alle vongole de la ville. Plus exclusive encore, la Villa F, demeure XVIe siècle et ancienne pension d’artistes installée juste à côté, déploie 11 suites d’un luxe absolu, conçues comme autant d’appartements privés où vivre à la manière des familles nobles de l’âge d’or de Venise. Un joyau jalousement préservé, avec son personnel de maison, sa piscine de méditation et son décor dramatique, mixant fresques et terrazzo d’origine et pièces d’art contemporain commandées par Francesca Bortolotto Possati, connue aussi par le Tout-Venise pour son mécénat éclairé, responsable et philanthrope.

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