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Quand la rappeuse Trina interviewe Solange pour L'Officiel

Auteure, compositrice, interprète, chorégraphe, l’artiste fait voler en éclats les frontières de la création, propulsant la culture populaire au-delà de ses codes. À l’image de cette conversation par SMS avec un de ses mentors, la rappeuse Trina.
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Photographie par : Rafael Rios
Stylisme : Solange Franklin
Traduction : Heloïse Esquie

Muse polymorphe, Solange est l’incarnation d’un hybride artistique, une force qui ne voit les frontières que pour mieux les démolir. Avec la sortie au début de l’année de son quatrième album "When I Get Home", accompagné d’un film de 33 minutes (enrichi de collaborations avec esprits innovateurs et icônes du monde de l’art), l’artiste persiste non seulement à se réinventer, mais à redéfinir nos attentes. Chez elle, la performance va au-delà de la scène. Elle est un mode de vie – un dévouement à la création qui imprègne tout ce qu’elle touche. Qu’elle assure la direction artistique de son shooting pour la couverture américaine de L’Officiel, ou qu’elle choisisse le SMS comme médium de son interview avec Trina, rappeuse célébrée dans les années 2000, qu’elle reconnaît comme une de ses influences majeures, Solange est à l’aise partout. Rencontre.
 

Trina : Tu es une vraie bouffée d’air frais. Je t’ai vue grandir, et c’est magnifique de voir s’épanouir cette belle âme, si créative – je suis complètement fan et je suis extrêmement fière de toi et de ton évolution.
Solange : Oh là là. Tu viens de m’arracher un de ces sourires, tu ne peux pas t’imaginer, merci. Merci pour tout ce que tu as fait pour nous inciter à nous affirmer! Si j’éprouve le besoin de me rappeler que je peux défoncer tout le monde sans le moindre remord, et même y prendre un plaisir dingue, il me suffit de mettre tes disques, et bam !
 

Trina : Tu me fais trop plaisir. J’adore. Toi tu es un génie.
Solange : Oh là là. Je ne sais même pas quoi dire, sinon toute la reconnaissance que j’éprouve. On pourrait échanger des mots d’amour toute la journée ! Je n’aurais qu’à t’envoyer toute l’iconographie dingue qui fait référence pour nous toutes, on s’y reconnaît depuis toujours. Par bien des côtés, tu incarnes tout ce que j’avais envie d’exprimer. Et j’éprouve toujours une telle affinité avec les femmes du Sud. À l’instant où Jacolby [Satterwhite] m’a dit que tu apparaîtrais peut-être dans le film sur Sound of Rain, j’ai hurlé !
 

Trina : Tu sais, quand j’ai su que j’étais dans le film, j’ai poussé des cris de joie en plein aéroport. J’étais aux anges à l’idée de participer à un truc tellement créatif et organique. J’adore la façon dont tu as su t’approprier tout ce qui te constitue, c’est vraiment ce qu’il y a de plus beau chez toi. Je le vois. Et je suis hyper touchée d’être un modèle pour toi. Hyper fière.
Solange : Mais ça, tu l’as toujours été.

Trina : C’est vrai que tu as une âme de femme du Sud. Tu brilles comme un soleil. Bon, je voudrais te poser quelques questions. Tu es tellement en avance sur ton temps, avec une créativité tellement spontanée, c’est plus que sidérant.
Solange : Ça me fait vraiment chaud au cœur... Je m’efforce vraiment d’incarner la totalité de ce que je suis, même les parties que je suis moins sûre de comprendre, en me disant que peut-être, si je parviens à les représenter d’une manière ou d’une autre... je trouverai la réponse. Mais c’est sûr qu’il y a des jours où il est beaucoup plus difficile pour moi d’accepter mes peurs. C’est là-dessus que j’essaie de travailler, avant tout, depuis un an. Dépasser la peur. Je donne peut-être l’impression de tout assumer, mais il y a des jours où c’est vraiment une lutte. Dans ces cas-là, je m’efforce de rester silencieuse. Contemplative. Et de me laisser traverser par les émotions sans intervenir. Cela dit, qu’est-ce que c’est dur! Ce n’est vraiment pas fun ni sexy de devoir affronter ces zones d’ombres en soi. Mais j’y travaille.
 

Trina : Il y aura toujours des périodes d’incertitude, et bien sûr, ça fait peur... mais je crois que nos peurs les plus profondes ne sont là que pour nous mettre à l’épreuve, nous préparer à grandir. Plus on regarde la peur en face, plus elle disparaît, parce que s’il n’y a pas de comparaison, il n’y a pas de compétition.
Solange : Bien dit ! C’est tellement vrai. “S’il n’y a pas de comparaison, il n’y a pas de compétition.” Je me la répéterai, celle-là. Merci.
 

Trina : C’est comme ton nouvel album, tiens, il y a eu de la peur, là? Je n’en ai pas senti. Ce que j’ai vu, c’est une belle femme, courageuse, qui atteignait la maturité. Et je veux dire, à fond. Tu as vraiment passé un cap, c’est dingue !
Solange : Je suis très contente que ça s’entende, parce que pendant cette période de création, c’est vrai que je n’avais peur de rien. J’avais un maximum de preuves à faire, et quelque chose m’a guidée à tous les instants. M’a tenu la main. M’a soulevée. C’est pendant que je crée que je me sens la plus sûre de moi et la plus belle. Quand je me laisse complètement porter par mon instinct. Une fois que j’ai terminé, c’est une autre histoire. Je suis complètement dans ma tête, et toutes mes décisions sont prises de manière hyper cérébrale. Mais pendant la création, je me sers et je parle depuis d’autres parties de moi. Mon ventre, mes jambes, mon cœur, mes doigts, ma gorge. C’est vraiment la version de moi que je préfère.
 

Trina : When I Get Home a montré que tu avais acquis une maîtrise qui te permet de te sentir libre et de ne pas te laisser brimer par la peur – il a prouvé que tu es maîtresse à bord. J’ai écouté ton album en boucle, en tant que fan, pour apprécier chaque force créative que tu y as insufflée, dans le détail. Peux-tu en dire davantage du concept qui sous-tend l’album ? Quel message espères-tu que tes fans en retiendront? Pour ce qui est du son, il est très différent de A Seat at the Table. Y a-t-il eu dans ta vie des changements qui ont éperonné cette transformation artistique ?
Solange : Pour moi, c’est une vraie chance d’avoir rompu avec une communauté de gens qui pourrissaient mon évolution. C’est inestimable. Ça me fait littéralement sourire de gratitude quand je vais me coucher. J’ai dit exactement ce que j’avais besoin de dire et d’exprimer et j’en suis extrêmement fière. J’y ai trouvé une puissance incroyable, et je n’aurais pas pu écrire un autre disque, parce que ces chansons, je les avais en tête, et j’étais confrontée à ces réalités chaque jour. Avec When I Get Home, je voulais plutôt créer un univers. Une Mecque, qui évoque un environnement, et un mode d’expression. Un lieu où l’on puisse se rendre à la fois via le son, le visuel et le numérique, sur un mode immersif. C’est un projet sur la nature exacte de ce qui constitue un chez-soi, un foyer, le processus et les sentiments qui y sont liés. Ça me touche énormément que tu l’aies apprécié! Je te le jure, ça me ravit au plus profond. Dans cet album, c’est purement de ressenti qu’il est question.

Trina : Comment décrirais-tu ton processus créatif en tant qu’artiste, et déborde-t-il sur ta vie de mère, épouse et femme ?
Solange : Eh bien, je considère chaque projet comme un instantané de qui j’étais et de qui je voulais devenir sur le moment, j’essaie donc à chaque fois d’y réfléchir et d’y parvenir à travers mon travail. Bien souvent, ça fait intervenir mon fils, mes amis, ma mère, je m’appuie beaucoup sur eux pour me regonfler en énergie... mais souvent, aussi, le processus s’effectue dans la solitude, parce que je suis seule à connaître cette réponse. Je dois parvenir à un grand degré de calme intérieur pour ça. Par ailleurs, je suis extrêmement sensible à mon environnement, alors je m’efforce de construire l’univers que je souhaite créer dans mon lieu de travail. Une grande partie de cet album a été créée à Houston, dans un espace artistique incroyable qui s’appelle Project Row Houses, à Third Ward, le quartier où j’ai grandi. Rien que de pouvoir dire : hé, c’est là que tout a commencé. Qu’est-ce que j’éprouve ici, qui je deviens ici ?... est-ce que je parle différemment, est-ce que je m’habille différemment, est-ce que je vois le monde autrement ? Si mon père passe faire un saut, comment cette énergie s’injecte-t-elle dans cette chanson de 3 min 30 ? Est-ce que le sens de ce texte a changé, maintenant qu’il est passé et qu’on s’est embrassés ? Est-ce que des émotions enfouies sont remontées, est-ce que maintenant ces mots se colorent d’un autre contexte ? Toutes ces choses comptent beaucoup pour moi... c’est ça qui active l’esprit du son, à mon sens, alors je suis hyper attentive à ça.
 

Trina : Pour When I get Home, tu as aussi créé un film avec la participation de plusieurs plasticiens dont on voit les œuvres à l’écran. Qu’est-ce qui t’intéresse dans la collaboration avec des peintres, des sculpteurs, etc.
Solange : Ça me permet de découvrir sur moi-même des choses que je n’arrive pas nécessairement à aborder seule. Ma personnalité est extrêmement éclatée, et l’articulation entre toutes les facettes qui nous constituent paraît immédiatement beaucoup plus ample et plus complète dès que quelqu’un nous aide à faire sortir des choses qu’on n’exprimerait pas normalement. Il y a dans cette confiance une grande valeur, une grande humilité, et quand on s’y sent en sécurité, ça peut être plus que gratifiant. Et surtout, c’est fou ce que ça m’apprend. Il y a des gens qui vont être mille fois meilleurs que moi dans un champ d’expression donné, ou une technique, et c’est toujours un grand privilège de pouvoir assister au processus créatif d’un autre artiste. Avant, je tenais absolument à tout faire moi-même. Cet esprit ne me quittera jamais. J’ai besoin d’être capable de faire mes trucs toute seule. Mais j’ai aussi appris à demander de l’aide, ces deux dernières années. J’ai confiance en ma capacité de guider et de donner forme à ma vision, mais me doter d’outils supplémentaires s’est avéré un atout inestimable.


Trina : Tu es stupéfiante sur scène – la performance est vraiment au cœur de ton identité d’artiste. Qu’est-que que la scène signifie pour toi ? Comment te permet-elle de t’exprimer ?
Solange : Merci ! Toi aussi ! Préparer et donner une performance, ça participe de ce travail de création d’un univers, auquel j’aspire. La scène, pour moi, doit être une extension de l’univers sonore et visuel que je façonne. Comment puis-je traduire ces éléments du disque dans le film et du film sur la scène ? J’adore dessiner les décors, c’est vraiment un outil essentiel de mon expression. Le fait d’articuler des lignes, des espaces et des formes, littéralement, pour créer des maisons habitables dans mes univers. Travailler sur les arrangements musicaux en minimisant ou en maximisant ce qui s’y trouve déjà afin d’établir de véritables liens. Et puis tout simplement, le contact visuel, le désir de créer un vrai rapport humain dans ces moments...
 

Trina : As-tu un morceau favori sur When I Get Home, ou un titre qui possède un sens plus spécial pour toi ? Qui décrit la phase de ta vie dans laquelle tu te trouves ? 
Solange : Je pense tout de suite à Beltway, oui... ces boucles un peu barrées, vaporeuses, méditatives – c’est exactement ce que j’éprouve ces temps-ci, et je crois que c’est le titre qui révèle le plus le paysage vers lequel j’ai envie de me diriger. Things I Imagine arrive juste derrière !
 

Trina : Je tiens à te dire que je suis vraiment ravie de cette conversation entre filles. Plus j’en apprends sur toi, plus je suis épatée. Je crois profondément en ta créativité. Continue à repousser tes peurs, un jour à la fois; tu es une authentique visionnaire et ton travail me fascine. De tout cœur avec toi, je t’embrasse.
Solange : Je suis super touchée ! Merci Trina ! Je m’en souviendrai toujours. Merci d’être toi, merci pour tout ce que tu nous as donné, et merci de m’avoir vue. De tout cœur avec toi pour toujours ma belle !

Coiffure : Kendall Doresaey
Maquillage : Miguel Ramos
Manucure : Sunshine.
Set design : Lauren Nikrooz
Assistant photo : J.P. Herrera
Assistant stylisme : Douglas Wright

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