Mode

Pourquoi la mode belge est-elle l’une des plus influente au monde ?

Les créateurs belges sont partout. Dans les studios internationaux, sur les podiums des défilés les plus prestigieux, dans les coulisses de leur organisation. Trente ans après la révolution des Six d’Anvers, les Belges continuent de donner le "la."
Reading time 8 minutes
Campagne Y/Project automne-hiver 2018-2019

Demna Gvasalia chez Balenciaga et chez VETEMENT, Anthony Vaccarello chez Saint Laurent, Raf Simons jusqu’il y a peu chez Dior puis Calvin Klein, Julien Dossena chez Paco Rabanne : jusque dans la discrétion des studios, l’esprit belge repousse les cadres de la mode contemporaine. Paradoxe interpellant : nombre de ceux qui s’en revendiquent – parce qu’ils sont issus des écoles belges – ne le sont pas. Rushemy Botter (un Néerlandais né à Curaçao, nouveau codirecteur artistique de la maison Nina Ricci avec sa compagne Lisi Herrebrugh, néerlandaise elle aussi) ou le très intéressant collectif GAMUT (les "Six de Bruxelles", pour autant tous parisiens), qui ont défilé pour la première fois en septembre à Paris, se définissent comme "créateurs belges." Au-delà d’une radicalité qui a adopté de nouvelles formes, qu’est-ce qui rend la mode "belge" ?

Un esprit qui dépasse la notion de nation

Pour Tony Delcampe, chef d’atelier du département mode de La Cambre à Bruxelles, l’un des principaux fournisseurs de talents des grandes marques du luxe et/ou de l’avant-garde avec l’Académie d’Anvers et Central Saint Martins à Londres, "après trois décennies d'une déferlante de créateurs belges, pour la plupart œuvrant dans de grandes maisons internationales, l’empreinte belge est bien présente. Elle se caractérise sans aucun doute par son intelligence à interroger encore et toujours les multiples sens du vêtement. Sa fonction, son volume, sa conception intrinsèque, sa coupe, ses codes, ses matières, ses coutures. Une rigueur de recherche jusqu'au-boutiste, exigée au sein de nos écoles. La mode belge, c’est une mode qui ne s'encombre pas de discours, mais d'une complète mise en œuvre des savoir-faire..."

1553704773061187 portrait dries 1 copie
Dries Van Noten

Une économie parfois sous-estimée

On connaît les grands noms, Dries Van Noten, Haider Ackermann, Ann Demeulemeester, Martin Margiela évidemment, et la nouvelle génération avec le Brugeois Glenn Martens qui secoue Paris sous l’étiquette Y/Project, invité d’honneur du Pitti Uomo du mois de janvier dernier à Florence (et principal fournisseur des tournées de Rihanna), Christian Wijnants, qui lance sa première collection d’accessoires, ou Marine Serre, lauréate du Prix LVMH 2017, qui a focalisé toute l’attention de la presse et des acheteurs avec sa nouvelle collection Hardcore Couture. Mais on se figure moins qu’en Belgique, 820 marques sont déposées, compilation de jeunes créateurs et d’enseignes plus commerciales, comme Essentiel, Bellerose ou Scabal. Actuellement, 13 000 personnes travaillent dans le secteur de la fabrication de mode en Belgique, sans compter les employés de boutiques. Lors de la dernière Fashion Week de septembre à Paris, sur près de 80 défilés internationaux inscrits au calendrier officiel, une douzaine étaient signés de directeurs artistiques formés en Belgique ou œuvrant pour une maison belge.

1553705080468327 yproject00651553705080519109 yproject0068
Y/Project, invité d’honneur du Pitti Uomo © Giovanni Giannoni

Une mode en perpétuelle évolution

Jean-Pierre Blanc a fondé le Festival de la mode et de la photographie à Hyères, il y a trente-quatre ans, pour dénicher et lancer les jeunes talents les plus prometteurs de la mode à venir. Il a "découvert" Anthony Vaccarello, Sébastien Meunier (désormais à la tête de la création de la maison Ann Demeulemeester) ou Christian Wijnants. "Pendant au moins dix ans d'affilée, nous avons eu des lauréats belges, et l'histoire d'amour avec francophones et néerlandophones a perduré." Il analyse l’évolution des designers belges : "Jusqu’à présent, il y a eu une mode belge, avec plusieurs générations de créateurs extrêmement talentueux, différents et complémentaires, avec une forme de romantisme en filigrane. La mode des Six d’Anvers, qui perdure, reste très identifiable, et il est difficile de passer après eux tout en s’inscrivant dans un mouvement que tout le monde a en mémoire. Aujourd’hui, il faut se démarquer de cet héritage et se remettre en question. La mode belge a-t-elle su le faire ? On manque encore de recul, mais de toute manière, je reste un fan."

1553704349468373 glenn martens portrait by arnaud lajeunie
Glenn Martens, directeur artistique de Y/Project © Arnaud Lajeunie

Une nouvelle identité

La mode belge, désormais sortie de sa chrysalide de radicalité mi-goth, mi-surréaliste, s’inscrit dans un mouvement plus accessible et coloré, mais conserve son sens du récit à plusieurs niveaux de lecture. Pour Cédric Charlier, designer emblématique de ce renouveau "la mode belge a évolué depuis les Six. Il y a des marques éponymes qui évoluent, et des créateurs qui travaillent en maison et qui font évoluer la mode internationale. Mais il faut être conscient que toute la mode se mondialise et que chez les Belges un esprit d’indépendance perdure. L’image radicale, sombre et austère est révolue. La création belge s’ouvre à de nouveaux marchés, à différentes cultures, elle poursuit sa recherche, mène sa révolution contemporaine, pour se diriger vers de nouveaux vocabulaires. C’est la mode dans les modes." Une analyse partagée par Glenn Martens. "La mode belge a toujours raconté plusieurs histoires. Il y a un concept derrière chaque vêtement. Les créateurs belges ne font pas un vêtement juste pour faire un vêtement : il y a un parti pris chez Walter, un imprimé chez Dries,  un patronnage chez moi. Nous avons grandi dans un pays dont la beauté n’est pas immédiatement accessible, comme le sont Paris ou Florence. Nous avons donc appris à décaler notre regard pour voir le sublime ailleurs. C’est ça, la mode belge : une poésie qui va plus loin, ailleurs, au-delà du premier abord."

1553704462727523 portrait ce dric charlier hd1553704985400510 cedriccharlier pierremouton00004
1553704985353721 cedriccharlier ludovicaarcero001931553704985322704 cedriccharlier ludovicaarcero00089
1553704985273511 cedriccharlier ludovicaarcero00084
Cédric Charlier © Getty Images - © Ludovica Arcero

Affirmation et indépendance

D’Elvis Pompilio, le modiste qui a coiffé Madonna, Lady Gaga ou Axelle Red et qui conçoit depuis le début de ses collections les chapeaux et ornements des défilés Ann Demeulemeester, à Olivier Theyskens, qu’ils soient soutenus par un partenaire financier ou qu’ils mènent leur barque seuls, ils conservent leur indépendance financière parfois, créative toujours. Sonja Noël a fondé sa boutique Stijl, spécialisée dans la création avant-gardiste belge, en 1984 dans le quartier Dansaert à Bruxelles, dès les premiers balbutiements du raz-de-marée venu de la mer du Nord. Par goût de la découverte, du challenge et de l’indépendance. Depuis lors, elle a suivi toutes les générations de créateurs belges, jusqu’aux toutes jeunes marques émergentes. "La nouvelle génération est très réaliste. Ces jeunes créateurs produisent ce qu’ils pourront vendre, restent attachés à une certaine épure et réduisent leur discours à l’essentiel. Ils pensent pratique, ils sont exigeants. La mode a changé, mais il reste un ADN belge : ils osent, ils poussent, ils vont loin. Mais ils restent aussi modestes et en retrait. Ils ne la jouent pas glamour et star system." En somme, la mode belge s’épanouit et étend le néo-minimalisme à… son ego.

1553704674935484 elvispompilio atelier 4 ciciolsson copier 1553704675024262 elvispompilio atelier 21 ciciolsson copier
Elvis Pompilio © CiciOlsson
1553704582387446 stijl vr aw 2018 201553704582180003 stijl vr aw 2018 14
Boutique Stijl

Articles associés

Recommandé pour vous